Aussi a-t-on remarqué que c’est dans le moyen âge que les hommes sont le plus  su-jets à ces langueurs de l’ame, à cette maladie intérieure, à cet état de vapeurs dont j’ai parlé. On court encore à cet âge après les plaisirs de la jeunesse, on les cherche par habitude et non par besoin ; et comme à mesure qu’on avance il arrive toûjours plus fréquemment qu’on sent moins le plaisir que l’impuissance d’en jouir, on se trouve contredit par soi-même, humilié par sa propre foiblesse, si nettement et si souvent, qu’on ne peut s’empêcher de se blâmer, de condamner ses actions, et de se reprocher même ses desirs.
   D’ailleurs, c’est à cet âge que naissent les soucis et que la vie est la plus contentieuse ; car on a pris un état, c’est-à-dire qu’on est entré par hasard ou par choix dans une carrière qu’il est toûjours honteux de ne pas fournir, et souvent très-dangereux de remplir avec éclat. On marche donc péniblement entre deux écueils également formidables, le mépris et la haine, on s’affoiblit par les efforts qu’on fait pour les éviter, et l’on tombe dans le découragement ; car lorsqu’à force d’avoir vécu et d’avoir reconnu, éprouvé les injustices des hommes, on a pris l’habitude d’y compter comme sur un mal nécessaire ; lorsqu’on s’est enfin accoûtumé à faire moins de cas de leurs jugemens que de son repos, et que le cœur endurci par les cicatrices mêmes des coups qu’on lui a portés, est devenu plus insensible, on arrive aisément à cet état d’indifférence, à cette quiétude indolente, dont on auroit rougi quelques années auparavant.

                      Buffon, Histoire naturelle